De l’ombre de la tragédie à la gloire du Roazhon Park : Le jour où Estéban Lepaul a fait pleurer son père

De l’ombre de la tragédie à la gloire du Roazhon Park : Le jour où Estéban Lepaul a fait pleurer son père

Le bruit au Roazhon Park était assourdissant. Les projecteurs illuminaient une scène d’extase pure lorsque le ballon a franchi la ligne pour la quatrième fois. Mais pour un homme du célèbre maillot rouge et noir, ce moment représentait bien plus que trois points ou un triplé. C’était un message adressé au ciel.

Lorsque Estéban Lepaul a inscrit son troisième but contre Strasbourg en ce dimanche électrique, le stade a scandé son nom. Mais alors qu’il était entouré par ses coéquipiers, pendant une fraction de seconde, on pouvait le lire dans ses yeux : un regard levé vers le ciel. Un regard qui racontait une histoire qu’aucune statistique ne saurait saisir. Un regard qui disait : « Papa, tu as vu ça ? »

Ce n’est pas simplement l’histoire d’un attaquant qui, soudainement, ne peut plus s’arrêter de marquer. Voici l’histoire d’un fils qui a transformé un chagrin profond en une force de caractère inébranlable, un talent qui s’épanouit tardivement et qui brille aujourd’hui sous nos yeux au Stade Rennais.

Le jour où la musique s’est éteinte

Pour comprendre celui qui porte le numéro 9 des Rouge et Noir, il faut remonter à une journée tragique de mai 2020.

Estéban avait tout juste 20 ans, venait d’être libéré par le centre de formation de Lyon, ses rêves de carrière professionnelle ne tenant plus qu’à un fil. Soudain, le téléphone sonna. Son père, Fabrice Lepaul – lui-même ancien footballeur professionnel dont la carrière avait été tragiquement brisée par un accident de voiture à l’âge de 21 ans – avait trouvé la mort dans un accident de la route. Quelques jours plus tard, Estéban devait prendre la décision impossible de signer les papiers autorisant l’arrêt des soins de son père.

Imaginez le poids de cette épreuve. Un jeune homme, son propre avenir incertain, devait dire adieu à son héros, celui qui l’avait inspiré à poursuivre ce rêve impossible.

« J’ai pensé à tout arrêter cet été-là », confia plus tard Lepaul dans une interview à L’Équipe. Le sport qui le liait à son père lui semblait soudain vide de sens. Mais dans ce silence, il sentit une force intérieure. Un murmure de son père l’encourageant à persévérer. « Tu dois continuer », se souvient-il.

La longue ascension dans la boue

Alors que d’autres jeunes prodiges de son âge profitaient du confort des centres d’entraînement de Ligue 1, Lepaul partait de zéro. En août 2020, quelques mois seulement après l’enterrement de son père, il signa à Épinal, en quatrième division. Un monde à part des projecteurs du centre de formation de l’OL.

Son parcours témoigna de sa force de caractère. D’Épinal à Orléans en troisième division, puis de nouveau à Épinal, il travailla sans relâche. Il joua sur des terrains boueux devant des tribunes clairsemées, perfectionnant sans cesse son jeu. Il n’était ni le plus rapide, ni le plus fort. Du haut de ses 1,77 m, il n’avait pas le physique d’un attaquant de pointe classique. Pourtant, il possédait une intelligence de jeu, un don pour flairer le danger dans la surface que Liam Rosenior qualifiera plus tard d’« instinctif ».

Son passage à Angers l’a enfin propulsé au sommet, mais même alors, les difficultés persistaient. À l’automne de sa première saison en Ligue 1, il avait à peine disputé 90 minutes complètes.

Et puis, tout a basculé. Comme si toutes ces années de souffrance et de persévérance avaient enfin porté leurs fruits.

Une promesse tenue en or et vert (et maintenant en rouge et noir)

En janvier 2025, Lepaul était en feu. Il a marqué lors de cinq matchs consécutifs, semblant enfin avoir trouvé sa place. Mais c’est un but en particulier qui a brisé le cœur de tous ceux qui connaissaient son histoire.

Le 20 janvier 2025, lors du match Angers-Auxerre – le club même où son père avait jadis fait naître un espoir – Lepaul a marqué. Au moment où le ballon a touché le filet, il n’a pas souri. Il a levé les deux mains au ciel, le visage figé par une émotion brute. Il venait de marquer dans le fief spirituel de son père, un lieu imprégné des fantômes de la carrière interrompue de Fabrice.

« C’était pour lui », disait son geste. « Ça, c’est pour toi. »

Pourquoi Rennes est le club idéal pour ce héros

Désormais, Estéban Lepaul nous appartient. Lorsqu’il a signé au Stade Rennais en août 2025 pour un montant estimé à 13,5 millions d’euros, il n’a pas seulement endossé le numéro 9 laissé vacant par Kalimuendo ; il a comblé un vide dont nous ignorions l’existence.

Dans un championnat souvent dominé par des millionnaires flamboyants, Lepaul est l’outsider par excellence. Il est la preuve que le cœur peut encore triompher. Son premier match avec Rennes ? Contre son ancien club, Angers. Et qu’a-t-il fait ? Il a marqué. Puis, il a refusé de célébrer, faisant preuve de la loyauté et de la classe qui le caractérisent.

Avance rapide jusqu’à sa récente prestation magistrale contre Strasbourg. Un triplé qui ne se résumait pas à la finition, mais à l’intelligence, au placement et à une pure envie. Il est reparti avec le ballon du match, mais aussi avec un autre morceau d’histoire : celui de l’attaquant dont Roazhon Park rêvait.

Le lien émotionnel

En tant que supporters rennais, nous ne vibrons pas seulement pour le maillot ; nous vibrons pour la combativité. Nous aimons le joueur qui se bat corps et âme pour le blason. Estéban Lepaul ne se contente pas de jouer au football ; il terrasse ses démons à chaque fois qu’il foule la pelouse.

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